Il y a cinq ans de ça, j'étais une maman "normale", deux enfants, un garçon et une fille, en bonne santé, une maison, deux voitures, un cochon d'inde.
Puis Plume est née.
Et il a fallu accepter le handicap, les prises en charge psychomot, kiné et compagnie, les bilans, les synthèses, les questions personnelles posées par des docteurs inconnus, le regard des gens, leurs remarques et, parfois, leur silence ...
Non, ce n'est pas facile.
Non, accepter le handicap n'est pas une évidence.
Je lis des articles sur internet, des commentaires. Et je suis frappée par la facilité des gens à se projeter. C'est très simple d'imaginer "comment je réagirais, moi, face à ce problème précis ?" Il suffit de fermer les yeux, de se transformer en super maman, super papa, super mamie, super maîtresse et j'en passe, et de s'attribuer toujours la super réaction. Toujours. A chaque fois. Toujours. Pour chaque problème.
Internet fourmille de supers parents potentiels, de supers grands parents, de super tatas. Qui toujours acceptent avec le sourire, l'ouverture et la patience d'un saint.
En vrai, quand on apprend le handicap, on est juste humains. Choqués. Terrifiés. Tristes.
En vrai, tout éclate. Tout est remis en question. C'est le premier jour d'une nouvelle vie. Avec de nouvelles bases à créer. De nouveaux noms à apprendre. De nouveaux lieux à connaître. De nouvelles batailles à mener.
Je me souviens de ce mélange de sentiments dans ma tête, ils tournent, ils tournent, je ne sais plus réfléchir, je coule, je regarde ma fille et je sais, malgré leur "il faut une prise de sang pour confirmer" que tout a basculé, que mon bébé est handicapé.
Je n'ai jamais douté, je n'ai jamais espéré un résultat miraculeux à la prise de sang. A partir du moment où mon mari m'a parlé de suspicion, j'ai su. Je dirais même que ça m'a paru une évidence : j'avais enfin la réponse aux problèmes de ma grossesse. Je savais pourquoi mon bébé était si petit.
Dans ce brouillard, qui tourne en boucle dans ma tête, il y a aussi l'amour. Ce bébé, je l'ai porté, je l'aime, c'est certain, et parce que je sais que je l'aime, je peux accepter d'autres sentiments moins positifs, les laisser tourner un moment eux aussi. Je sais qu'ils s'en iront bientôt.
Je ne me souviens pas avoir ressenti de la colère, je ne me souviens pas m'être sentie coupable. Mais quelle tristesse ... Toi, mon bébé si mignon, tu aurais mérité tellement plus !!! C'est dans ce corps que tu vas devoir vivre, tu n'auras jamais "mieux", tu devras mener tant de combats !!!
La déception est là aussi, par petits flashs de quelques secondes. "Ce n'est pas toi que je voulais". "Ce n'est pas toi que je voulais". Cette phrase fait peur, je le sais. Mais je pense qu'elle est naturelle, qu'elle ne fait pas de moi une mauvaise maman : simplement une maman en état de choc. Cette petite fille, que je sentais dans mon ventre, qui répondait à mes caresses, c'est elle. La relation est déjà là, l'amour aussi.
"Ce n'est pas toi que je voulais". "Je t'aime". "Ce n'est pas toi que je voulais". "Je t'aime". Tout tourne si vite, ma respiration est bloquée, je suffoque.
Le pire, je crois, est cette peur oppressante. Une peur énorme, si lourde ... et si je rejetais mon bébé ? On entend tellement d'histoires, de dépressions, de dénis. Je ne veux pas faire partie de ces mamans si malheureuses qui ont tant de mal à accepter leur enfant.
Quand elle est née, Plume dormait beaucoup. C'est dans ces moments là que la panique me gagnait. La déception. Puis elle ouvrait les yeux et je fondais d'admiration, de tendresse, mon corps trouvait la paix. C'est toi que je veux, pas une autre : parfaite, si fine et si jolie.
Puis elle se rendormait, et je recommençais à douter, à paniquer, à attendre son réveil pour me rassurer à nouveau. "Ce n'est pas toi que je voulais".
Cela a duré plusieurs jours, pour se terminer radicalement le lundi : jour des examens, peur étouffante, terrible.
Et si ... ?
Radios, échos, prise de sang ... Plume est née un vendredi, nous avons dû attendre trois jours pour savoir "la suite". Une chance sur deux de malformation cardiaque, de nombreux organes à contrôler, la prise de sang qui dure si longtemps. Accepter la différence est une chose, que va t-on devoir encaisser encore ? A ce niveau là, la peur n'a plus de nom. Elle nous bouffe littéralement. Je crois qu'avant ce lundi, je n'avais pas vraiment réalisé, j'avais imaginé un bébé handicapé avec des organes parfaits. A aucun moment je n'ai vu plus loin. Pas grave. C'est un lundi magnifique : mon bébé va bien !!!
Apprendre le handicap, c'est, tout à coup, sentir des dizaines d'émotions tourner dans sa tête. Tourner si vite qu'on ne peut pas toutes les repérer, les nommer. Il faut les accepter et se faire confiance. Amour. Peur. Tendresse. Tristesse. Panique. Amour. Déception. Acceptation. Amour. Amour. Amour.
Et une certitude : plus rien ne sera jamais pareil.
Une seconde certitude : nous ne sommes pas seuls. Merci à ceux qui ont été là, je me souviens de tous vos messages, de toutes vos attentions. De vos larmes aussi, que vous étiez gênés de verser tant vous vouliez nous réconforter, et qui ont permis, parfois, de libérer les miennes.
Il n'y a pas de réaction parfaite je crois. Chacun vit les choses à sa manière, se raccroche à ce qu'il peut, fait ce qu'il est capable de faire. Je n'ai pas voulu accompagner ma fille au bain le premier jour, je n'étais pas prête à "affronter" le regard des autres. Et si j'ai pu m'accorder ce temps là, me laisser aller à quelques occasions, c'est parce que je me faisais confiance : je sentais que j'avais besoin d'un peu de temps pour souffler, me préparer et accepter. L'équipe a été géniale, très compréhensive face à ce refus. Et le lendemain, nous avons passé un moment tout doux, entourées d'autres bébés, d'autres mamans que je ne voyais même pas, dans ma petite bulle de joie. Petite Plume a barboté avec plaisir, très attentive au son de ma voix, et c'était magique.
Si j'ai un conseil a donner aux parents qui vivent ce que j'ai vécu, c'est celui-là : faîtes-vous confiance, donnez vous un peu de temps, acceptez vos émotions au lieu de les enfouir, elles font partie de vous et il n'y a pas de honte à rêver d'un bébé en bonne santé, tout rose et bien tonique.
Cet article est certainement un peu brouillon : il témoigne de mon état d'esprit durant les quatre premières journées avec mon bébé. Un bébé merveilleux qui devient, jour après jour, une grande fille tout aussi merveilleuse.